Guerre en Ukraine - L'internat : Rester humain quand tout s'effondre selon Serhiy Jadan
J’ai rouvert L’internat de Jadan presque par réflexe : deux fois en quatre jours, je l’avais recommandé, et deux fois on m’avait demandé ce qu’il avait de si nécessaire. Alors j’y suis retournée. La relecture a été un rappel net, presque brutal : Jadan écrit depuis l’Ukraine, au plus près des corps, des peurs, des choix minuscules qui décident d’une vie. Un roman tendu, sans fioritures, qui dit la guerre comme elle se vit, et qui ne vous lâche plus.
Si vous souhaitez entrer dans cet article par la voix, l'épisode audio est disponible en bas de page.
Il y a des livres qui ne décrivent pas un pays : ils en émanent.
L’internat fait partie de ceux-là. Jadan n’écrit pas sur l’Ukraine : il écrit depuis l’Ukraine, depuis ce point de tension où la littérature cesse d’être un commentaire pour devenir une expérience. Une traversée. Un corps à corps avec le réel.
Janvier 2015. Sud du Donbass. La guerre, longtemps diffuse, vient d’entrer dans la ville. Elle ne se présente pas avec des discours, mais avec des rues désertées, des visages hagards, des bruits qu’on ne sait plus interpréter. C’est dans ce décor que Pavel, jeune enseignant, reçoit une mission en apparence simple : aller chercher son neveu de treize ans dans l’internat où sa mère l’a placé.
Rien de spectaculaire. Rien d’héroïque. Juste un homme ordinaire qui doit traverser une ville qui ne l’est plus.
Une ville devenue labyrinthe
Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Jadan transforme la ville en un espace mouvant, presque liquide. Les repères se dissolvent. Les rues familières deviennent des zones grises. Les habitants, eux, oscillent entre stupeur, colère, instinct de survie.
On ne sait jamais qui a peur de qui, qui obéit à quoi, qui ment pour se protéger ou pour nuire.
Pavel avance dans ce brouillard moral avec une forme de naïveté têtue. Il n’est pas un héros, il n’a pas de stratégie, il n’a même pas vraiment de courage. Il a juste une tâche à accomplir. Et c’est précisément cela qui rend son parcours si puissant : il incarne cette humanité ordinaire que la guerre bouscule, malmène, mais ne parvient pas à effacer.
Un road‑trip sous tension
Lorsque Pavel retrouve enfin son neveu, le roman bascule. Ce n’est plus seulement l’histoire d’un homme qui traverse la ville : c’est celle d’un adulte et d’un adolescent qui doivent rentrer ensemble, coûte que coûte.
Le trajet du retour devient un road‑trip sous tension, presque un thriller, où chaque pas peut être le dernier.
Jadan excelle dans ces scènes où rien ne se passe, et où pourtant tout se joue.
Un silence trop long.
Un regard qui s’attarde.
Un checkpoint improvisé.
Un soldat qui ne sait plus très bien ce qu’il défend.
La guerre, ici, n’est pas un décor : c’est une atmosphère, une manière d’être au monde. Elle s’insinue dans les gestes les plus simples, dans les conversations banales, dans les hésitations minuscules. Elle oblige chacun à négocier avec sa peur, avec sa conscience, avec sa propre idée du bien.
Une écriture profondément humaine
Ce qui rend L’internat si bouleversant, c’est la manière dont Jadan observe les êtres.
Sans pathos.
Sans héroïsation.
Sans jugement.
Il montre les arrangements minuscules que chacun fait avec soi-même pour tenir debout. Les lâchetés ordinaires. Les élans inattendus. Les solidarités fragiles. Les moments où l’on se surprend à être meilleur que prévu… ou pire.
Sa langue, poétique et précise, donne à chaque scène une intensité rare. On avance avec Pavel, on respire avec lui, on doute avec lui. Et lorsque la ville se referme derrière eux, on comprend que quelque chose a changé, en eux, et en nous.
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| Photo : © Dmytro Tolokonov |
Pourquoi lire L’internat aujourd’hui
Parce que ce roman raconte ce que la guerre fait aux vies les plus simples.
Parce qu’il montre l’Ukraine de l’intérieur, loin des analyses, des cartes, des discours.
Parce qu’il rappelle que derrière chaque ligne de front, il y a des enseignants, des enfants, des voisins, des gens qui n’ont rien demandé et qui doivent pourtant apprendre à survivre.
Lire L’internat, c’est accepter de marcher aux côtés de Pavel et de son neveu.
C’est traverser une ville qui vacille.
C’est entendre ce que la guerre murmure quand elle n’a pas encore de mots.
Une lecture nécessaire, urgente, profondément humaine.
Ce livre est pour moi un coup de coeur. Et je n'aurai de cesse d'en recommander la lecture.
Et vous, avez-vous lu L'internat ? Qu'en avez-vous pensé ? Le recommanderiez-vous ?
Vos commentaires sont les bienvenus.
“Traverser”
J’ai marché dans ce livre comme on marche en hiver,
Avec le froid sur l’épaule et la peur en travers.
Les rues n’avaient plus de nom, juste des ombres qui glissent,
Et chaque pas disait : avance, même si tout se fissure, rien n’est lisse.
J’ai suivi Pavel, son calme un peu bancal,
Son courage de fortune, son instinct provincial.
Il n’avait rien d’un héros, juste un cœur qui persiste,
Et cette façon têtue de dire que l'on existe.
La ville grondait bas, comme un chien mal nourri,
Les fenêtres tremblaient, et les vivants aussi.
On ne savait jamais si la nuit serait bien pire,
Si le jour tiendrait bon, ou s’il faudrait s’enfuir.
Et pourtant, dans le vacarme, une douceur obstinée :
Un geste, un regard, un silence donné.
Deux silhouettes qui avancent, un adulte, un gamin,
Deux souffles qui s’accordent pour tenir le chemin.
J’ai lu ce livre-là comme on traverse un pont,
Avec le vide en dessous et la vie à foison.
Chaque page m’a laissée un peu plus défaite,
Un peu plus lucide, un peu plus stupéfaite,
Avec cette vérité que Jadan sait écrire :
On ne choisit pas la guerre, on choisit de tenir.
Alors j’ai refermé L’internat comme on ferme un manteau,
Avec le froid encore là, mais le cœur un peu chaud.
Parce qu’au bout du voyage, malgré la nuit, malgré la peine,
Il reste l’humain, fragile, cabossé, qui se relève quand même.
- AleXa -
À propos de l’auteur
Serhiy Jadan, né en 1974 dans la région de Louhansk, est l’une des voix les plus puissantes de la littérature ukrainienne contemporaine. Poète, romancier, musicien, il porte depuis des décennies la mémoire vive de l’Est ukrainien, ses villes industrielles, ses marges, ses blessures, sa tendresse brute. Installé à Kharkiv, il est devenu une figure essentielle de la scène culturelle et un témoin infatigable de la guerre.
Son écriture, à la fois âpre, lumineuse et profondément humaine, fait de lui un auteur incontournable pour comprendre l’Ukraine d’aujourd’hui.
Citations
« La peur est une chose invisible mais omniprésente : on ne voit aucune menace, tout est calme alentour, et même le ciel au-dessus étincelle d’un éclat métallique, mais la seule conscience d’être dans le viseur et qu’une putain de balle peut partir à tout instant, indépendamment des mouvements et des couleurs dans le ciel, rend toute cette situation inconfortable et on a envie de fermer les yeux et de compter, mettons jusqu’à cent, jusqu’à ce que s’éloignent tous les monstres. »
« A bien y réfléchir, nous vivons tous comme dans un internat. Abandonnés de tous, mais maquillés. On porte ce qui nous tombe entre les mains. Mais en réalité, cela ne change rien. On peut déambuler en vêtements d’occasion volés et se sentir le roi du monde, et on peut avoir une bonne veste bien chaude et être un gros con fini. »
« Nous avons une frontière dans le sud. La frontière de l’Etat. L’ancienne frontière de l’Etat, corrige Nina. Et on tire depuis là. Qu’est-ce qui n’est pas clair ? Qu’est-ce qu’il y a de compliqué ? Et si vous ne voulez pas vous l’avouer, alors personne n’y peut rien.
- De l’autre côté, on tire aussi, contre-attaque Valéra.
- On tire, oui, concède Nina. Seulement vous n’en parlez pas non plus. Comme si cela ne vous concernait pas. Alors que cela fait longtemps qu’il fallait prendre position et décider de quel côté vous êtes. Mais vous vous êtes habitué à vous cacher toute votre vie. Vous avez pris l’habitude de considérer que vous n’y êtes pour rien, qu’il y aura toujours quelqu’un qui règlera les choses pour vous, que quelqu’un décidera de tout. Non, personne ne règlera, personne ne décidera. Pas cette fois. Parce que vous avez tout vu et que vous saviez tout. Mais vous vous êtes tu, vous n’avez rien dit. On ne va pas vous juger pour cela, évidemment, mais ne comptez pas sur la mémoire reconnaissante des descendants. Bref, dit résolument Nina en se levant, ne vous bercez pas d’illusions, tout le monde devra répondre. Et ce sont ceux qui n’ont pas l’habitude de répondre qui connaitront le pire. »


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