"Amadoca" - Sofia Andrukhovych, plonger dans le marécage de l’histoire ukrainienne : mon avis
Amadoca est un lieu qui n’existe plus, un lac disparu des cartes mais jamais vraiment effacé de la mémoire ukrainienne. Dans son roman monumental, Sofia Andrukhovych nous entraîne au cœur de ce marécage réel et symbolique, là où se mêlent histoire, trauma, identité et oubli. Entre destins cabossés, archives familiales et plongée vertigineuse dans la Seconde Guerre mondiale, "Amadoca" révèle une Ukraine fracturée mais tenace, dont les blessures anciennes éclairent puissamment le présent. Un récit dense, exigeant, bouleversant, qui invite à regarder un pays (et son passé) en face.
Il existe des lieux qui n’existent plus. Des espaces qui ont pourtant figuré sur des dizaines de cartes, nourri des récits, hanté des imaginaires. Amadoca est de ceux-là. Ce lac immense, grand comme l’Ukraine, apparaît sur les cartes des 16ᵉ et 17ᵉ siècles, mais a aujourd’hui disparu. Déjà au 5ᵉ siècle avant notre ère, Hérodote en parlait. Ptolémée, au 2ᵉ siècle, l’évoquait comme un vaste marécage. Un marécage dans lequel, des siècles plus tard, juste avant la Seconde Guerre mondiale, une jeune femme nommée Ouliana plongera à son tour. Un marécage où l’on risque de perdre la vie… ou la raison.
Avec "Amadoca", publié en deux tomes, Sofia Andrukhovych signe une œuvre monumentale, ambitieuse, qui explore les zones les plus sombres de l’histoire ukrainienne tout en interrogeant la mémoire, l’identité et la fragilité humaine. Le premier tome, lui-même divisé en deux parties, offre une traversée déroutante, parfois déstabilisante, mais toujours profondément signifiante.
Des personnages cabossés comme autant de fragments d’un pays meurtri
La première partie du roman nous introduit à une galerie de personnages dont les profils relèvent de la psychiatrie... de la perte, de la reconstruction impossible.
- Un soldat grièvement blessé, défiguré, amnésique.
- Bohdan, archéologue passionné, qui remet à Romana, archiviste, une valise de vieilles photos volées à son père « pour se venger », couche avec elle, puis disparaît.
- « Le professeur », père de Bohdan, chirurgien plastique, accompagné d’une maîtresse obsédée par l’idée de transformer un visage pourtant déjà parfait.
Tous semblent à la dérive. Tous portent une faille, une fracture intime. Et tous, d’une certaine manière, incarnent une métaphore de l’Ukraine elle-même.
Car qui est l’Ukraine ?
Un pays jeune, mais dont l’histoire est ancienne.
Un territoire riche de sites préhistoriques, de cultures multiples, de transmissions tenaces.
Un pays mis en pièces, reconstruit, détruit, recomposé, encore et encore.
Un pays qui tente de se maintenir en vie, de se donner un visage, une identité, malgré les coups de l’histoire.
Un pays qui, comme tout être humain, peine parfois à regarder en face ses propres zones d’ombre.
Cette première partie m’a déconcertée. Les personnages semblent glisser entre vérité et mensonge, lucidité et délire. Qui dit vrai ? Qui perd pied ? Qui manipule qui ? Le roman ne répond pas encore. Il installe un trouble, une inquiétude, une attente. J’espère que le deuxième tome apportera des éclaircissements à ces zones de flou volontaire.
Plonger dans les archives : un récit bouleversant de la Seconde Guerre mondiale
La deuxième partie, en revanche, est un choc. Un coup de cœur. Une réussite totale. 💙💛
À travers les photographies transmises par Bohdan, Romana se plonge dans l’histoire d’Ouliana, la grand-mère de Bohdan. Et c’est toute l’Ukraine de la Seconde Guerre mondiale qui se déploie sous nos yeux : les violences, les choix impossibles, les collaborations, les résistances, les trahisons, les espoirs ténus.
Sofia Andrukhovych ne cherche pas à édulcorer. Elle raconte la guerre à hauteur d’humain, et surtout à hauteur de femme. Elle montre comment les circonstances extrêmes révèlent ce qu’il y a de plus profond en chacun. Les choix ne sont jamais simples. Ils ne sont jamais neutres.
Pourquoi collabore-t-on avec un régime meurtrier ?
Par conviction ?
Par opportunisme ?
Par vengeance ?
Pour protéger sa famille ?
Pour survivre un jour de plus ?
Les descendants, eux, n’ont souvent aucune réponse. Ils héritent d’un silence, d’une honte, d’un mystère. Et lorsque l’Armée rouge arrive, est-ce vraiment une libération ? Ou une autre forme de domination ?
Cette partie du roman est puissante, dense, parfois violente, mais toujours profondément humaine. Les personnages sont attachants, complexes, terriblement vivants. Ouliana, en particulier, reste longtemps en mémoire.
Amadoca : un marécage réel et symbolique
Ouliana plonge dans l’Amadoca.
Dans le marécage.
Dans ce qui est le plus sombre de l’histoire ukrainienne.
Et c’est là que le roman prend toute son ampleur symbolique.
Amadoca n’est pas seulement un lieu disparu.
C’est une métaphore.
Un espace mental.
Une zone trouble où se mêlent mémoire, oubli, douleur, reconstruction.
L’Ukraine, dans le roman, apparaît comme une plaie ouverte qui refuse de cicatriser. Une terre où les strates de violence, de domination et de résistance s’accumulent sans jamais disparaître. Une terre qui continue pourtant à transmettre, à créer, à se raconter.
Un roman essentiel pour comprendre l’Ukraine contemporaine
"Amadoca" est un roman exigeant, parfois déroutant, mais absolument nécessaire.
Il éclaire l’Ukraine d’aujourd’hui en révélant les couches profondes de son histoire.
Il montre comment un pays se construit, ou tente de se construire, malgré les traumatismes, malgré les effacements, malgré les marécages.
Lire "Amadoca", c’est accepter de plonger dans une zone trouble.
C’est accepter de se confronter à ce qui dérange.
C’est accepter de regarder l’histoire en face.
Et c’est, surtout, comprendre un peu mieux ce pays qui, aujourd’hui encore, lutte pour son existence, son identité, sa liberté.
Un livre à découvrir !
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| Photo : © Marek Studzinski - Unsplash |
Dans un lac effacé des antiques cartes blondes,
L’Ukraine cherche encore les noms dont l’histoire gronde.
Des visages brisés, des mémoires en lambeaux,
Et des vies qui s’accrochent au bord de vieux tombeaux…
Ouliana marche au fond, là où la boue murmure,
Où la guerre dénude les âmes et les armures.
Chaque choix est un poids, chaque geste un secret,
Et le passé revient, même si on le fuit ou le tait…
Amadoca, marais où la vérité sombre,
Tu dévoiles un pays qui avance avec l’ombre,
Un peuple qui se dresse au milieu des douleurs,
Et transforme la nuit en éclats de couleurs.
- © AleXa -
À propos de l’autrice
Sofia Andrukhovych, née en 1982 à Ivano-Frankivsk, est une écrivaine, essayiste et traductrice ukrainienne parmi les plus importantes de sa génération. Fille de l’auteur Yuri Andrukhovych, elle construit depuis les années 2000 une œuvre exigeante qui explore la mémoire, l’histoire et l’identité ukrainiennes. Lauréate de nombreux prix, dont le Livre de l’année BBC Ukraine pour "Felix Austria", elle vit aujourd’hui à Kyiv. Son roman monumental "Amadoca", traduit dans de nombreuses langues, confirme sa place centrale dans la littérature ukrainienne contemporaine.
Quelques citations
"Et puis le lac s'est évanoui - Ouliana inspire l'amer soupir de Pinhas. - J'ignore s'il s'est évaporé ou s'il n'a tout simplement jamais existé, mais il a complètement disparu des cartes. Il arrive encore qu'on voie ici ou là de petites mares anonymes, les rivières et les villes demeurent, mais le grand plan d'eau dont on n'aperçoit pas l'autre rive n'existe plus. Il a disparu sous la terre. Il s'est transformé en un nuage. Il est tombé en pluie quelque part."
"Ouvrez les yeux, ont-ils dit à ceux qui voulaient rester. Par quel miracle les Allemands nous feraient-il un cadeau ? Ils ne font que nous utiliser pour se débarrasser des Juifs avec votre aide, et puis ils se débarrasseront de vous. Mais la plupart des gens, placides et apeurés, se sont blottis près du poêle dans un coin obscur de leur foyer et se sont contentés de prier. Plaise à Dieu, on ne sera pas touchés. La guerre prendra fin, tout passera, tout finira par s'arranger."
"Le monde est bien arrangé et, par chance, pas par les hommes. Cet ordre est sage et le seul possible. Si on ne le dérange pas, on peut vivre dans le bonheur et la tranquillité, pour sa grande joie et celle des autres. Il y a des choses qui, sans être mauvaises, sont tout simplement impossibles, ne doivent pas se produire. Il y a des sentiers qui ne doivent pas se croiser. Il y a des mondes qui ne peuvent exister que séparés les uns des autres."



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