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"Personne ne demandera rien : Nouvelles de Kharkiv" - Serhiy Jadan : mon avis sur ce puissant recueil ukrainien

L’art de survivre quand plus rien n’a de sens.

Il y a des livres qui ne se lisent pas : ils se respirent.
"Personne ne demandera rien : Nouvelles de Kharkiv" appartient à ceux-là.
Chaque nouvelle y tombe comme une poussière lente, une cendre chaude, un éclat de vie arraché au chaos. On avance dans ces pages comme on traverse un paysage bombardé : avec précaution, avec tendresse, avec cette étrange sensation que la beauté insiste toujours, même au milieu des ruines.
Jadan écrit ce qui reste quand tout vacille, et ce qui, mystérieusement, continue de battre.


"Personne ne demandera rien : Nouvelles de Kharkiv" - Serhiy Jadan


Lire un recueil de nouvelles, c’est accepter une autre temporalité. On peut les avaler d’un trait, comme un paquet de bonbons englouti trop vite, au risque de ne plus distinguer les parfums. Ou l’on peut choisir la lenteur, la dégustation, la petite bouchée qui infuse longtemps avant la suivante. C’est ainsi que j’ai lu "Personne ne demandera rien : Nouvelles de Kharkiv" de Serhiy Jadan : par petites gorgées, avec ce mélange d’appréhension et de tendresse que provoque toujours sa prose.


Car les « bonbons » de Jadan n’ont rien de sucré. Ils sont âcres, parfois acidulés, souvent poussiéreux. Ils portent la marque de son univers : un monde où l’absurde côtoie la tendresse, où la violence du réel se mêle à une humanité têtue, presque indestructible. Une écriture qui ne laisse jamais indifférent, parce qu’elle touche là où ça fait mal et là où ça respire encore.


Le quotidien ukrainien en temps de guerre : poussière, fatigue et dignité

Dans ce recueil, Jadan explore le quotidien des Ukrainiens depuis l’invasion russe. Pas le front héroïque, pas les grandes batailles, pas les discours. Non : la vie. Celle qui continue malgré tout, celle qui s’accroche, celle qui refuse de disparaître.

Mariage, enterrement, solitude, handicap, voisinage, petits arrangements, petites lâchetés, petites victoires… Les personnages de Jadan sont des gens ordinaires, et c’est précisément ce qui les rend bouleversants. Ils ne cherchent pas à être des héros. Ils cherchent simplement à survivre, à tenir debout, à préserver un peu de chaleur humaine dans un monde qui s’effondre.

La poussière devient presque un personnage. Elle recouvre tout : les rues, les visages, les souvenirs. Elle symbolise cette guerre qui s’infiltre partout, qui s’invite dans les gestes les plus simples, qui transforme le banal en épreuve.


L’absurde comme réponse au chaos

L’absurde est un motif récurrent dans la littérature ukrainienne contemporaine, et Jadan en est l’un des maîtres. Mais ici, l’absurde n’est pas un jeu littéraire. Il est une conséquence directe de la guerre, de la perte de repères, de l’effondrement des valeurs.

Que faire lorsque rien ne fait sens ?

Quand l’argent ne suffit plus ?

Quand demain n’existe pas ?

Quand on a tout perdu, sauf la nécessité de continuer ?

Les nouvelles de Jadan posent ces questions sans jamais chercher à y répondre frontalement. Elles montrent plutôt comment les êtres humains bricolent du sens avec ce qu’il leur reste : un geste, une rencontre, un souvenir, un éclat de rire inattendu. L’absurde devient alors une manière de tenir, de ne pas sombrer, de rester vivant.


Photo : © Yurii Khomitskyi


Des nouvelles qui se répondent, se reflètent, se prolongent

L’un des plaisirs du recueil tient dans les échos entre les textes. Certains motifs reviennent, certaines situations se répondent, certains personnages semblent se croiser à distance. On a parfois l’impression de lire un puzzle dont les pièces ne s’emboîtent pas tout à fait, mais qui dessinent malgré tout une image cohérente : celle d’un pays qui refuse de disparaître.

Cette structure en miroir donne envie de relire l’ensemble une fois la dernière page tournée, pour percevoir autrement les lignes de force, les résonances, les respirations. C’est un livre court, mais dense, qui continue de travailler longtemps après la lecture.


La résilience comme fil rouge

Ce qui frappe, au-delà de la poussière, de l’absurde et de la douleur, c’est la vitalité. Une vitalité fragile, cabossée, mais indestructible. Les personnages de Jadan ne sont pas des survivants héroïques : ce sont des êtres humains qui avancent parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que la vie insiste, parce que quelque chose en eux refuse de céder.

Cette résilience n’est jamais idéalisée. Elle est brute, parfois maladroite, souvent teintée d’humour noir. Mais elle est là, et elle donne au recueil une lumière inattendue. Une lumière qui ne nie pas la souffrance, mais qui affirme que la vie, malgré tout, l’emporte.


Un livre nécessaire

"Personne ne demandera rien : Nouvelles de Kharkiv" est un livre important pour comprendre ce que vivent les Ukrainiens aujourd’hui. Pas à travers les chiffres, les analyses ou les discours, mais à travers la chair, la fatigue, la dignité, les gestes minuscules qui composent une existence en temps de guerre.

Les dessins de Jadan, qui ponctuent le recueil, ajoutent une dimension supplémentaire : un regard direct, presque brut, qui accompagne les textes comme une respiration visuelle.

C’est un livre court, mais essentiel. Un livre qui ne cherche pas à expliquer la guerre, mais à montrer ce qu’elle fait aux êtres humains. Un livre qui rappelle que, même dans le chaos, quelque chose continue de battre.



Conclusion 

À la fin du recueil, quelque chose demeure suspendu : une vibration, une respiration, un fil ténu qui relie encore les êtres entre eux.

Jadan ne promet pas la consolation. Il offre autre chose, plus fragile et plus vrai : la persistance du vivant.

Dans ses nouvelles, la guerre n’efface pas la lumière ; elle la rend plus oblique, plus rare, plus précieuse.

On referme le livre avec la sensation d’avoir traversé un territoire où l’absurde côtoie la grâce, où la poussière recouvre tout mais ne parvient jamais à étouffer la vie.

Et l’on comprend alors que, même quand personne ne demande rien, les histoires continuent de parler, pour ceux qui restent, pour ceux qui espèrent, pour ceux qui tiennent encore debout.



Poussière au ventre, ciel de travers,  

On avance, parce qu’il faut le faire.  

Le monde brûle, personne ne crie,  

On garde juste un souffle de vie.


Les jours s’effritent, tout se décale,  

On rit trop fort, on tombe, on râle.  

La guerre cogne, le sens s’enfuit,  

On tient debout... par ironie.


Et Jadan note, sec, sans détour,  

Les bouts de vie qu’on croit trop courts.  

On ferme le livre, un peu sonné :  

La vie s’obstine. C’est sa beauté.

- AleXa -





À propos de l’auteur

Serhiy Jadan, né en 1974 dans la région de Louhansk, est l’une des voix les plus puissantes de la littérature ukrainienne contemporaine. Poète, romancier, musicien, il porte depuis des décennies la mémoire vive de l’Est ukrainien, ses villes industrielles, ses marges, ses blessures, sa tendresse brute. Installé à Kharkiv, il est devenu une figure essentielle de la scène culturelle et un témoin infatigable de la guerre.Son écriture, à la fois âpre, lumineuse et profondément humaine, fait de lui un auteur incontournable pour comprendre l’Ukraine d’aujourd’hui.


Quelques citations 

"Nous faisions tous semblant de ne pas avoir froid, de ne pas avoir peur, de ne pas nous sentir seuls, et surtout de ne pas être trop perturbés par la présence proche et excessive de la mort. Quelques semaines auparavant, notre vie avait été brisée, mais le temps aussi s'était brisé, la sensation que l'on a quand on respire avait changé, son volume et sa séquence. Maintenant, nous nous tenions sous le grand ciel bleu, agglutinés, nous protégeant l'un l'autre, attendant quelque chose, dressant l'oreille. Tentant de cacher notre peur dans l'affairement, et notre panique dans la concentration."

"Qu'est-ce qui ne va pas ? s'est-il demandé. Qu'est-ce qui me tourmente ? Les oiseaux. Les cris d'oiseaux dans les arbres, tonitruants, incessants. Les oiseaux pouvaient continuer à chanter, à inonder le silence du matin, à ignorer ce vide. On a oublié de les prévenir. On ne leur a rien dit."

"Une jeune fille très jeune. Très pauvre. Un mur de brique en toile de fond, les portes d'entrée défoncées des deux côtés. Des regards d'enfants moqueurs et mordants. Elle regarde l'avenir et y voir quelque chose. Quelque chose qu'on ne verrait que si on se mettait à sa place. Quelque chose de durable, de compliqué, plein de douleur, plein de joie. Quelque chose qu'on ne partage pas. Quelque chose qu'on n'évite pas. Quelque chose qui ne fait pas tellement plaisir. Mais qui ne fait pas peur non plus."




Et vous, avez-vous lu ce livre ? Qu'en avez-vous pensé ? 


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