Avec L’art du ricochet, Nicolas Delesalle signe un roman drôle, tendre et d’une lucidité vibrante. Entre introspection d’un reporter arrêté à la frontière moldave et plongée sensible dans l’Ukraine en guerre, il explore nos ratés, nos rebonds et cette manière singulière qu’a la vie de revenir frapper à notre porte. Un récit d’humanité, de mélancolie légère et d’humour salvateur.
Un roman qui s’ouvre comme un incident diplomatique
Il arrive que les romans les plus sensibles commencent par une scène presque burlesque. C’est le cas de "L’art du ricochet", où Nicolas Delesalle choisit d’ouvrir son récit sur un moment de tension absurde : Kolia, reporter aguerri, se retrouve arrêté à la frontière entre l’Ukraine et la Moldavie, embarqué manu militari vers Chisinau.
Rien de spectaculaire, pourtant. Pas de course-poursuite, pas de drame. Juste un homme, une voiture, un trajet monotone. Et c’est précisément dans cette immobilité forcée que le roman trouve son impulsion.
Car Kolia, privé d’action, se retrouve livré à lui-même. À ses souvenirs. À ses ratés. À ses ricochets.
Le ricochet comme motif littéraire
Le titre du roman n’est pas une coquetterie. Le ricochet est son axe, son moteur, sa philosophie.
Il dit la manière dont une vie se construit moins par ses réussites que par ses rebonds.
Il dit la façon dont les événements, même les plus anodins, reviennent frapper la surface de notre présent.
Il dit aussi la fragilité d’une trajectoire humaine, toujours susceptible de bifurquer, de heurter, de repartir autrement.
Delesalle excelle dans cet art-là : faire de l’accident une matière narrative, du raté une source de lumière.
Il ne cherche pas à magnifier les échecs, mais à les regarder avec une honnêteté désarmante.
Et c’est précisément cette honnêteté qui rend le roman si attachant.
Kolia, figure de l’homme contemporain
Kolia n’est pas un héros. Il n’en a ni la stature, ni la volonté, ni la posture.
Il est un homme qui a aimé sans retour, rêvé sans atteindre, espéré sans obtenir.
Il est un homme qui a perdu des amis trop tôt, quitté des lieux trop vite, renoncé à des désirs trop grands.
Il est, en somme, l’un de nous.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Delesalle parvient à transformer cette accumulation de petites défaites en un portrait profondément humain.
Kolia n’est jamais pathétique. Il est drôle, lucide, tendre, parfois maladroit, souvent touchant.
Il porte en lui cette mélancolie légère qui caractérise les êtres qui ont beaucoup vécu, et beaucoup raté.
Le roman devient alors une sorte de miroir : chacun y retrouve un fragment de sa propre histoire, un écho de ses propres ricochets.
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| Photo : © Kyrylo Kholopkin |
L’humour comme ligne de fuite
On rit énormément en lisant L’art du ricochet.
Un rire franc, parfois nostalgique.
Un rire qui ne masque rien, mais qui accompagne.
Delesalle possède ce talent rare : celui de faire surgir la drôlerie au cœur même de la fragilité.
Les scènes de jeunesse, notamment, sont irrésistibles.
Elles rappelleront aux plus de quarante ans un monde sans smartphones, sans réseaux sociaux, sans filtres : un monde où l’on se débrouillait, où l’on rêvait autrement, où l’on se trompait beaucoup, mais où l’on vivait pleinement.
Cet humour n’est jamais gratuit. Il est une manière de tenir debout. Une manière de résister. Une manière de dire : "Malgré tout, je continue !"
L’Ukraine, un territoire intime
L’autre force du roman réside dans sa manière d’aborder l’Ukraine contemporaine.
Delesalle connaît ce pays, ses paysages, ses visages, ses blessures.
Il en parle sans emphase, sans pathos, sans volonté de démonstration.
Il en parle comme on parle d’un lieu que l’on a traversé avec respect.
Les scènes de guerre, les rencontres avec les soldats, les blessés, les médecins, les civils qui continuent de vivre malgré tout, composent un tableau d’une grande justesse.
On y découvre une Ukraine à la fois proche, par sa chaleur, son humour, sa dignité, et lointaine, par la violence qui la traverse, par l’incompréhension que suscite encore son histoire.
Le roman devient alors un espace de médiation : il permet de voir autrement, de comprendre autrement, de ressentir autrement.
Une écriture de la tendresse
Ce qui demeure, une fois le livre refermé, c’est la tendresse.
Une tendresse pour les êtres imparfaits.
Pour les vies cabossées.
Pour les rêves abandonnés.
Pour les pays meurtris.
Pour les trajectoires qui ne vont jamais tout droit.
Delesalle écrit avec une douceur qui n’exclut pas la lucidité.
Il regarde ses personnages avec une bienveillance rare, sans jamais les épargner.
Il les accompagne, comme un ami qui sait que la vie est difficile, mais qui croit encore à la possibilité du rebond.
Un roman qui se dévore et qui reste
"L’art du ricochet"se lit vite, mais il reste longtemps.
Il laisse une trace, une vibration, une petite lumière.
Il rappelle que nos vies ne sont pas des lignes droites, mais des trajectoires mouvantes, faites de chocs, de rebonds, de détours.
Il rappelle que l’humour peut être une forme de courage.
Il rappelle que la tendresse est une force.
C’est un roman qui fait du bien, sans jamais tomber dans la facilité.
Un roman qui parle vrai.
Un roman qui touche.
Un roman qui, pour moi, s’impose comme un coup de cœur.
À lire, à offrir, à partager... comme un ricochet supplémentaire !
Sur la frontière, où le vent froisse un drapeau,
Kolia s’arrête, pris dans un drôle d’écho.
Une voiture roule et sa mémoire s’éveille :
les rêves cabossés reviennent, sans pareil.
Les amours envolées, les cadeaux impossibles,
les copains disparus, les promesses sensibles,
les lieux que l’on quitte un soir, sans se retourner,
tout ce qui blesse un cœur et le fait dévier…
Alors l’homme rit encore, même au bord du naufrage,
car l’humour est un phare au milieu des orages.
Il rit de ses ratés, de ses élans trop courts,
de ces ricochets fous qui sculptent les jours.
Puis l’Ukraine apparaît, brûlante et fraternelle,
terre de courage nu, de douleur essentielle.
Entre soldats, médecins, ou villes en sursis,
il voit battre une vie qui se refuse à l’oubli.
Alors il comprend, dans ce tumulte clair,
que l’on avance toujours, même à travers la guerre,
Qu’un destin se construit, entre chocs et détours,
et qu’une pierre peut flotter… si l’on croit au retour.
- AleXa -
À propos de l’auteur
Né en 1972, Nicolas Delesalle est journaliste et écrivain, l’une des grandes plumes du reportage français. Formé à l’ESJ Lille, il a passé dix-sept ans comme grand reporter à Télérama, avant de rejoindre Paris Match où il couvre notamment les zones de conflit. Ses reportages l’ont conduit en Égypte, en Syrie, en Ukraine, des terrains où il conjugue précision journalistique et sens aigu de l’humain.
Également romancier, il publie depuis 2015 une œuvre sensible et lumineuse, saluée par plus de 150 000 lecteurs. Son écriture, à la fois tendre, drôle et profondément incarnée, explore les failles, les élans et les ricochets de nos vies.
Quelques citations
"Quel que soit l’article que j’écris après ces expériences, j’ai toujours l’impression d’échouer à raconter la guerre. Et chaque fois j’y retourne, comme pour réussir à échouer mieux."
"Et finalement, j'ai fini par ressembler à ces galets massés pendant des siècles par le ressac et que l'on retrouve sur les plages ; ils sont doux, lisses, et eux seuls sont capables de ricocher. Les jeunes pierres coulent, les vieux galets rebondissent."
"Je rêvais d'être ombrageux, brun et silencieux, je suis blond, joyeux et volubile. J'espérais être grand et ténébreux, je suis petit et je fais des blagues. Je rêvais d'être fort en maths et de devenir astronaute, je me noies déjà dans les équations du second degré et j'écris les lettres d'amour de mes potes pour cinq francs."
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